Le drame de Notre-Dame consacre le retour des architectes

Le 15 avril 2019, Régis Chaumont, président de l’Union nationale des syndicats français d’architectes (UNSFA), déclare: « Peu de bâtiments portent avec autant de majesté, de forces de l’Histoire, de puissance littéraire, de foi religieuse, l’Histoire, le patrimoine et l’actualité de notre pays, voire de notre civilisation. »
Et de citer Victor Hugo dans Notre Dame de Paris : « L’architecture est le grand livre de l’humanité, l’expression principale de l’Homme à ses divers états de développement, soit comme force, soit comme intelligence. »

Le lendemain, le président de la République Emmanuel Macron prend la parole à l’Élysée :

 

 

Une des conséquences du grand incendie de Notre-Dame le 15 avril 2019 au soir est d’avoir fait prendre conscience de la nécessité de mieux protéger notre patrimoine mais aussi de l’importance historique de l’architecture en France : le monde entier avait les yeux rivés sur l’île de la Cité et son cœur, la cathédrale, un trésor mondial.
Le débat, pendant que l’enquête se poursuit, porte aujourd’hui sur la reconstruction de la voûte et de la flèche, les deux tours n’ayant pas trop souffert du sinistre. Faut-il reconstruire à l’identique ou de manière contemporaine ? Les projets affluent, la bataille des anciens et des modernes fait rage. Le village gaulois se réveille !

 

Si un petit cabinet d’architectes n’a que peu de chances de voir sa proposition acceptée, après l’appel d’offres pour la reconstruction de la partie brûlée de l’édifice religieux (charpente et toiture), il n’est pas inintéressant de rappeler que tout projet de construction doit passer par un architecte au-delà de 150 m2. C’est lui qui, fort de ses connaissances en patrimoine, en environnement culturel, en matériaux et en besoins publics, est à même de soumettre le projet à la fois le plus adapté et le plus durable.

 

Le grand retour des architectes de France

Le grand public a pu avoir accès à l’histoire de cet édifice, commencé il y a 800 ans, puis à ses transformations successives, qu’elles soient positives ou négatives : c’est ainsi que les révolutionnaires de 1793 ont entrepris de changer la fonction de Notre-Dame en en faisant le temple de l’Être Suprême, une sorte de Dieu pour les laïcs de l’époque. Elle sera refaite en partie au 19ème siècle, grâce au talent d’un Viollet-Le-Duc, l’architecte qui aura l’idée de la Flèche et de la version finale du bâtiment.

Visitée par 14 millions de touristes et de fidèles chaque année, Notre-Dame est l’attraction mondiale numéro un, et de nombreux promoteurs et commerçants se lamentent de ce que rien n’est prévu pour retenir ces consommateurs en puissance, souvent très solvables : c’est pourquoi, parmi les propositions du groupement en charge de la reconstruction, sous la houlette de l’architecte Perrault (l’homme de la Très Grande Bibliothèque, un ouvrage relativement controversé sous Mitterrand), il y a celle d’un remaniement touristique dans le prolongement de la refonte de l’Hôtel-Dieu, cet hôpital qui voit ses attributions amoindries depuis 2010.

L’ensemble, le cœur de la Cité, cette presqu’île historique parisienne, qui a été elle aussi bâtie par à-coups, fait saliver les cabinets d’architectes du monde entier. Du plus classique au plus fou, les projets fourmillent et les passionnés les commentent sur l’Internet. Le journal Le Parisien s’en fait l’écho le 3 mai :

 

 

L’appel d’offres est forcément spécial, car le chantier est unique au monde : le Premier ministre a annoncé le 17 avril, deux jours après la catastrophe, qu’un concours international serait lancé pour la reconstruction de la flèche, avec pour objectif de « doter Notre-Dame d’une nouvelle flèche adaptée aux techniques et enjeux de notre époque ». La flèche, ce symbole du lien entre le bas et le haut, le terrestre et le divin, l’homme et Dieu, se prête à tous les fantasmes.

Naturellement, on imagine que seul un architecte (ou un cabinet) de renom pourra inscrire dans son CV cette prestigieuse réalisation. Pourtant, les concours sont ouverts à tous, et c’est ce qui fait le charme de l’appel d’offres en matière publique : un talent inconnu peut en théorie rafler un chantier pharaonique si le projet satisfait le maître d’ouvrage. Nous n’avons pas encore le cahier des charges pour la flèche, ainsi que le budget et la date butoir des travaux (5 ans pour les uns, 10 pour les autres), mais le maire de Paris Anne Hidalgo a déjà annoncé que la cathédrale sera sur pieds pour les Jeux olympiques de 2024 dans la capitale. Ce qui a fait hurler certains spécialistes du patrimoine qui y voient une pression politique qui ne cadre pas avec une rénovation de qualité. Le Président en personne avait annoncé le 16 avril que Notre-Dame serait reconstruite en 5 ans, ce qui est une gageure. Un site britannique vient de révéler que de forts vents pouvaient avoir raison des parois encore debout, sous la charpente anéantie…

« Nous sommes ce peuple de bâtisseurs. Nous avons tant à reconstruire. Alors oui, nous rebâtirons la cathédrale Notre-Dame plus belle encore, et je veux que cela soit achevé d’ici cinq années, nous le pouvons. » (Emmanuel Macron)

Entre les annonces politiques et la réalité architecturale, il y a un monde. Cela rappelle le lancement de la grande campagne du construire « plus, mieux et moins cher » par le ministère de la Cohésion des territoires (et des Relations avec les collectivités territoriales) en 2018, et l’élaboration de la loi ELAN qui a provoqué des remous dans la profession. Cette loi prévoit, on le rappelle, de pouvoir se passer d’un maître d’œuvre pour limiter les délais et coûts de construction, sous-entendu « les architectes ça coûte cher et ça prend du temps ».

Justement, le gouvernement, le Sénat et l’Assemblée se chiffonnent autour des modalités de la reconstruction, chacun apportant sa pierre ou retirant la pierre de l‘autre, pendant que les Compagnons du devoir affûtent leurs outils. La restauration et la conservation de la cathédrale a fait l’objet d’une loi toute fraîche, adoptée par le Sénat le 27 mai.

Cette idéologie de la vitesse, à l’heure où des bâtiments neufs jaillissent de terre, suscitant l’admiration et la stupéfaction des vieux ouvriers du BTP qui passent parfois des journées entières devant les chantiers contemporains, heurte les tenants de la ligne patrimoniale, les partisans de la reconstruction à l’identique avec l’apport des artisans spécialisés (tailleurs de pierres, couvreurs et charpentiers) et surtout le savoir-faire des architectes des bâtiments de France. Or ces « ABF » ont été un peu écartés dans le débat national qui s’est engagé autour de la reconstruction de Notre-Dame, et ils le font savoir, notamment dans l’hebdomadaire Marianne par la bouche de François Chatillon (en charge des Ardennes et de la Meuse mais aussi de la rénovation du Grand Palais à Paris) :

« J’espère en tout cas que le débat sur la reconstruction de Notre-Dame, ne sera pas confisqué ni par les identitaires, qui veulent tout reconstruire à l’identique, ni par les pseudo progressistes, qui veulent innover pour innover. J’espère que l’on pourra réfléchir collectivement, que celui qui a donné 10 euros aura droit à la parole autant que celui qui a donné 100 millions. »

 

Qui sont les « architectes des bâtiments de France » ?

Comme tous les architectes, ils « s’assurent de la bonne réalisation des travaux selon les règles de l’art » explique Wikipédia :

Les architectes des bâtiments de France ont dans leurs missions de service public l’entretien et la conservation des monuments protégés ou non, ainsi qu’un rôle général de conseil gratuit et indépendant sur les autres édifices du patrimoine culturel. Ils aident au montage des dossiers financiers et techniques de restauration et s’assurent de la bonne réalisation des travaux selon les règles de l’art. Par ailleurs, les architectes des bâtiments de France veillent à la bonne insertion des constructions neuves et des transformations aux abords des monuments protégés et sont présents dans chaque département placé sous l’autorité du Préfet, au sein des unités départementales de l’architecture et du patrimoine (UDAP).

Mais là où le bât blesse, c’est que cette même profession (des ABF) a été fragilisée par la loi ELAN, et voilà que ces architectes deviennent les sauveurs du patrimoine national et même mondial ! En effet, la loi ELAN prévoyait, et prévoit toujours, de limiter le pouvoir des ABF qui sont vus comme des « empêcheurs de construire », peut-on lire dans Les Échos.

« Les rédacteurs du texte invoquent la simplification des procédures, cela ne tient pas, nous devrons quand même instruire les dossiers et donner un avis, mais les maires ne seront plus tenus de le suivre… »

Un sacré retournement que l’on pourrait qualifier d’ironie de l’histoire si l’incendie n’était pas aussi dramatique. Car la « forêt », ces 3 000 à 5 000 tonnes de poutres issues de 1 300 chênes et vieilles de 800 ans ne reviendront plus jamais, même si nos spécialistes reconstruisent la charpente à l’identique avec du chêne d’aujourd’hui (qui peut avoir 200 ou 300 ans), celui que les Chinois veulent bien nous laisser… À propos de chênes, le site batiactu.com écrit :

« Les coopératives forestières, quant à elles, « offrent leurs chênes pour refaire la charpente ». Les 110 000 propriétaires forestiers privés regroupés en leur sein, se disent prêts à participer à l’effort de reconstruction en fournissant du chêne français, afin de respecter le modèle historique. »

Derrière le drame du 15 avril, c’est donc toute l’architecture qui a été remise au goût du jour. Les architectes sont montés au créneau, on a entendu leur voix au milieu des pressions politico-économiques et on espère que l’esthétique aura aussi son mot à dire. Dans cinq ans ou plus tard.

« Notre patrimoine, contrairement à ce que l’on croit, ce ne sont pas les matériaux, ce ne sont ni les pierres, ni le bois, mais c’est le temps. » (François Chatillon, l’architecte en chef des Monuments historiques)

 

Architectes et Compagnons en première ligne

Denis Dessus, président du Conseil de l’Ordre des architectes, déclare dans le même article de batiactu.com :

« Le patrimoine, ancien ou contemporain, est un élément révélateur et structurant de notre culture partagée, et nous devons apporter le même soin à garder vivants ces marqueurs de notre histoire qu’à construire aujourd’hui les futurs témoins de notre époque. »

Après les architectes et leurs représentants (et aussi les grandes entreprises comme Vinci ou Bouygues, en pointe en matière de rénovation, citons le musée d’Orsay ou l’hôtel de la Marine), ce sont les Compagnons du devoir qui se déclarent prêts à relever ce défi immense. On peut admirer la précision de leur art dans un reportage audiovisuel de France Culture en date du 28 mai. La journaliste est allée rencontrer les Compagnons au large de Paris…

« Xavier Maihol, le prévôt de la maison de Champs-sur-Marne, à la tête du centre de formation, affirme que les Compagnons du devoir peuvent relever le défi de la restauration de Notre-Dame, même si les techniques de construction initiale de la cathédrale ne sont plus forcément utilisées.
« Sur la taille de pierre et la science de bâtir en pierre massive, on a des compétences en France plus qu’ailleurs », souligne Xavier Mailhol, tailleur de pierre de formation. Il précise que « sur la stéréotomie [la science de la taille et de la coupe des matériaux de construction, de la pierre notamment, NDLR], le dessin d’un bâtiment, d’une voûte, pour que la structure en pierre massive tienne, sans qu’il n’y ait besoin d’ajouter de la ferraille ou autre, c’est quelque chose qui est très peu enseigné désormais mais c’est une spécialité que l’on a particulièrement en France depuis des siècles et chez les Compagnons en particulier. Nous sommes attachés à développer cela et à pousser cet art le plus loin possible. »
Et de s’enorgueillir de ce savoir-faire français : « c’est comme cela que l’architecture gothique est née en France ». »

 

Pour prolonger ce dossier passionnant

Restons avec France Culture qui consacrait une émission de 45 minutes à l’avenir de Notre-Dame le 16 avril :

 

Source photo originale : Zuffe / wikipedia